Les Finlandais et l'alcool

Publié le par Sylvain

L’alcool est un thème tellement central en Finlande qu’il convient je pense de lui consacrer un article entier. L’alcoolisme est à la fois un élément de la culture traditionnelle du pays, un reflet de certains traits de la société finlandaise, une cause de problèmes variés de santé publique, etc. Bref, quand on examine « à la loupe » la Finlande et les Finlandais, on y revient sans cesse…

Two beers or not to be ?

Les Finlandais se voient et se vivent comme des « chronic drinkers » (buveurs chroniques) depuis longtemps. Des personnalités, ou encore la littérature nationale, les ont confortés dans cette vision. Ainsi, le grand compositeur Sibelius était un alcoolique notoire. Pour les Finlandais, l’alcool est bien un sujet de conversation quotidien, autant qu’un leitmotiv dans leurs histoires et leurs plaisanteries. Je me souviendrai de ma première soirée en Finlande. Le jour de mon arrivée, quelques heures après avoir posé le pied sur la terre du grand nord. C’était chez Miia, une tutrice finnoise qui accueillait ce soir là quelques étudiants Erasmus fraîchement débarqués parmi les premiers que je rencontrais et dont certains allaient devenir plus tard des membres clés de mon entourage ici. Ce ne fut pas ma première beuverie à la finlandaise, mais plutôt ma première immersion dans un univers où l’alcool est une référence. Pour détendre l’atmosphère, nos tutrices finlandaises, outre nous servir des verres, optèrent d’emblée pour le récit de leurs épopées éthyliques, à vocation annonciatrices de celles qui nous attendaient… Si ce sujet de conversation récurrent m’interloqua ce soir là, ce n’était que la voie de ma familiarisation à en constater l’omniprésence dans les rapports sociaux finlandais. Il y aurait dans une certaine mesure une revendication de leur identité nordique à travers la propension des Finlandais à s’enorgueillir de leur alcoolisme…

Drink, Drank, DRUNK…

Les Finlandais, à l’instar de la plupart des nordiques, et à la différence des Français ou des Italiens, préfèrent les boissons fortement alcoolisées (spiritueux), bien qu’ils ne démentent pas être aussi de grands consommateurs de bière. En Finlande, l’alcool à 60 ou 90° est introuvable dans les pharmacies… Il parait qu’il serait en effet redouté qu’il ne serve de breuvage aux acheteurs ! Ici, la culture de la boisson est intimement liée à l’ivresse. Un Finlandais ne boit pas pour se sentir simplement égayé ou légèrement désinhibé. Il boira généralement autant qu’il le pourra, car sinon ce serait une sous-performance. « Voilà comment on fait en Finlande ! ». On retrouve peut être là le goût des Finlandais pour les performances sportives et les sensations extrêmes. Les Finlandais aiment – depuis toujours parait-il – raconter leurs gueules de bois comme des faits d’armes ! Les observateurs venus d’ailleurs s’étonnent aussi de ces scènes de fin de soirée où les rues de n’importe quelle ville ordinaire de Finlande sont émaillées ça et là de plus ou moins jeunes ivrognes hagards, prêts à s’effondrer une fois de plus dans leurs flots d’alcool absorbés, sans vraiment le regretter le lendemain matin… Boire jusqu’à l’ivresse, c’est aussi se rendre sociable. L’alcoolisme de groupe est d’ailleurs en lui-même une activité sociale presque reconnue. Les week-ends à Stockholm ou à Tallinn sont très connotés. Oui, il y a bien plusieurs raisons possibles pour un Finlandais de faire le voyage… Soit la vodka détaxée. Soit la bière détaxée. Ou alors la tentation d’une longue nuit de fête et beuverie à bord… Avant de remettre ça lors du trajet retour, sans même être sorti du bateau ! Quant aux jours fériés et autres fêtes nationales, un seul mot d’ordre implicite pour presque toutes les couches de la société… Vappu en est une illustration notable, que je décrivais amplement il y a quelques temps.

La lourde addition du hobby national

On compte plusieurs fameux « alcohols made in Finland ». On peut citer la vodka Finlandia, rivale sérieuse de la suédoise Absolut, ou encore les bières Kohf, Kahru, Karjala, Lapin Kulta, Olvi… Sans oublier les innombrables breuvages plus locaux, comme la liqueur de baie des marais de Laponie. Ces productions ne suffisent pas à expliquer l’ampleur de la consommation d’alcool. Chaque Finlandais ingurgiterait en moyenne l’équivalent de plus de 10 litres d’alcool par an. Un chiffre encore en progression, peut être en passe de rattraper le chiffre français (consommation annuelle de plus de 13 litres !), lui en diminution. C’est en tout cas bien plus que leurs voisins suédois ou norvégiens (environ 7 et 6 litres) ! Par ailleurs, en Finlande, plus de 27% des décès des 15-64 ans seraient dus à l’alcool. C’est ainsi, devant les accidents et les maladies cardio-vasculaires, la première cause de mortalité chez les hommes. Et chez les femmes, seul le cancer du sein devance très légèrement l’alcool. La catégorie la plus touchée reste celle des hommes de 45 à 60 ans, dont le décès est une fois sur deux directement dû à l’alcool.

Les causes de cette infection affective

Sur les causes du niveau et de l’ampleur de l’alcoolisme en Finlande, des doctrines variées rivalisent de sérieux et de clichés… Les plus historiens voudraient voir la cause de ce phénomène sociétal remonter à l’époque de la prohibition appliquée dans les campagnes finlandaises de 1919 à 1932, quand l’ivresse devenait alors parait il synonyme de résistance et de défi. Ensuite, l’homogénéisation des conditions de vie dans les années 1970 aurait tempéré ces excès. Puis la crise des années 1990 aurait régénéré l’irrépressible besoin partagé par toutes les générations. Pourtant, il faut bien remarquer qu’il semble évident que le problème est largement antérieur, ne serait-ce que parce que c’est précisément pour le combattre que la prohibition avait été instaurée. D’ailleurs, les plus géographes – ou écolos ? – évoquent les conditions climatiques comme cause d’essor de l’alcoolisme en Finlande. Si traditionnellement on comprend que c’est le froid qui incite à boire, les plus économistes, eux, ont une conception plus pécuniaire… Le froid rendant toute culture difficile, il fallait être riche pour destiner le grain à la distillation plutôt qu’à la confection du pain ! Dès lors, être saoul était signe d’opulence. Mais attention, même les pauvres n’hésitaient guère à boire toute la recette de leur production, quitte à en demeurer de plus en plus pauvre… Enfin, les plus européens peut être – ou plus simplement les plus jeunes ? – croient voir le véritable essor du phénomène remonter à l’entrée de la Finlande dans l’Union Européenne (1995). En effet, cela aurait permis d’importer davantage d’alcool, et a ensuite entraîné de surcroît une baisse des taxes sur l’alcool en prévision de l’entrée dans l’UE des pays baltes. Les statistiques confirment que la consommation augmente d’autant...

Politiques de l’alcool…

Que fait le gouvernement finlandais pour combattre le fléau ? On ne voit guère de campagnes d’affichages préventives massives… En revanche, la vente d’alcool est scrupuleusement réglementée. Ainsi, les boissons comprenant au-delà de 5° d’alcool sont exclusivement disponibles dans des boutiques sous le monopole de l’Etat, les enseignes « Alko », qu’on trouve dans chaque ville, mais sans prolifération (par exemple, seulement trois boutiques pour tout Rovaniemi), et avec des horaires d’ouverture restrictifs en comparaison notamment de ceux des débits d’alcools en Russie voisine ! Le chiffre d’affaire réalisé ainsi par l’Etat est réinvesti entre la gestion de ces commerces, les campagnes de prévention et la santé publique. L’incapacité de gouvernement à résoudre le problème ne s’explique peut être pas uniquement par sa timidité à engager une politique offensive à cet égard et par la popularité de la consommation d’alcool dans la société finlandaise toute entière. L’alcool serait un élément à part entière de l’identité finlandaise. Ne rapporte t’on pas que le grand président Kekkonen (1956-1981) usait sans modération de la « diplomatie du sauna et de la bière », recevant ses hôtes dans le cadre aussi chaleureux que rafraîchissant d’un sauna avec bière à volonté, jusqu’à ce qu’il parvint avantageusement – et joyeusement – à l’accord voulu… Jusqu’à l’abus ?

La Finlande se complait dans sa gueule de bois permanente. D’ailleurs, l’alcool qui coule dans les veines des Finlandais ne les dispenserait pas les uns et les autres de génie et de talents. Si la Finlande posait un peu le coude et sortait le regard de son verre, peut être se tirerait elle aussi de son sort de nation discrète et taciturne… Mais qui le veut vraiment ?

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